LE MANUSCRIT REGIUS (1390)

Ici commencent les statuts de l’Art de la Géométrie, selon Euclide.

Quiconque voudra bien lire et chercher trouvera dans un vieux livre l’histoire de grands seigneurs et de grandes dames qui avaient beaucoup d’enfants et n’avaient pas de revenus pour en avoir soin ni en ville, ni aux champs, ni dans les bois. Ils tinrent conseil ensemble afin de savoir comment ils pourraient, pour le bien de leurs enfants, vivre sans gêne, sans souci et sans désagrément… et plus encore pour le bien de la multitude appelée à venir de leurs enfants après leur mort.

Ils envoyèrent alors chercher des clercs instruits pour leur enseigner de bons métiers. “ Nous les prions, pour l’amour de Notre Seigneur, de donner à nos enfants un travail qui leur permette de gagner leur vie de façon décente, honnête et en toute sécurité”. C’est ainsi que, grâce à la bonne Géométrie, cet honnête métier de bonne Maçonnerie fut cons­titué, créé et mis au point par ces clercs assemblés.

A la demande des seigneurs ils (les clercs) créèrent un art qu’ils nommèrent Maçonnerie, en se basant sur celui de la Géométrie, pour en faire le plus honnête des métiers. Les enfants des seigneurs étudièrent le métier de Géométrie et les clercs mirent tout leur soin à les instruire de cet honnête métier pour satisfaire leurs pères et mères. Celui qui apprenait le mieux, étant les plus honnête et le plus appliqué, eut droit à plus d’égards et d’honneurs que celui qui en faisait moins.

Le nom de ce grand clerc était Euclide et sa renommée s’est répandue au loin. Il ordonna que celui qui était le plus doué devait instruire celui qui l’était moins pour s’améliorer dans cet art honnête: ainsi chacun devait instruire l’autre et tous deux devaient s’aimer comme frères et sœurs.

De plus il ordonna que le plus avancé fût appelé Maître afin qu’il fût particulièrement honoré. Mais les Maçons ne devaient jamais se traiter entre eux de sujet ou de serviteur, n’étant en aucune façon, mon cher Frère, supérieurs aux autres. Ils devaient s’appeler Compagnons, par amitié, car tous issus de nobles dames. De cette manière, grâce à la bonne Science de la Géométrie, naquit le Métier de la Maçonnerie. C’est ainsi, en Égypte, que le clerc Euclide a fondé le Métier de la Géométrie.

Il (Euclide) l’enseigna dans toute l’Égypte et en divers pays, de tous côtés. De nombreuses années passèrent, je crois, avant que le métier ne parvienne en ce pays. Il arriva en Angleterre, comme je vous le dis, au temps du bon roi Athelstan: celui-ci fit construire des manoirs, des demeu­res et des sanctuaires imposants pour se distraire de jour com­me de nuit et pour honorer Dieu de toutes ses forces.

Ce bon seigneur aimait notre métier et il entreprit de le con­solider en supprimant certains des défauts qu’il y avait trouvés. Il fit convoquer tous les Maçons du métier qui étaient dans le royaume pour qu’ils vinssent corriger ces défauts, s’ils le pouvaient.

Il réunit ainsi une assemblée comprenant divers seigneurs, ducs, comtes et barons et des chevaliers, écuyers et autres gens ainsi que les grands bourgeois de la cité, tous placés selon leur rang. Ils siégèrent ensemble pour donner un statut aux Ma­çons et s’ingénièrent à trouver le moyen de mieux administrer le métier.

Ainsi furent établis ces quinze articles et quinze points.

Article premier – Le Maître Maçon doit être digne de con­fiance, à la fois constant, loyal et sincère : jamais il ne le regrettera. Il doit payer les Compagnons selon le cours des den­rées et payer sans tricher ce que chacun d’eux aura mérité; il n’exigera jamais que le travail qu’ils peuvent faire pour le prix de leur salaire; il n’épargnera personne par favoritisme ou par crainte ni ne se laissera corrompre d’une façon ou d’une autre.

Il n’exigera rien que ce soit du seigneur ou du Compagnon et, tel un juge intègre qui doit être juste pour tous, il agira sans tricher, où qu’il aille, et son honneur et son re­nom en seront grandis.

Article second –Tout Maître, s’il est Maçon, doit être présent à l’assemblée générale, aussi est-il raisonnable qu’il sache où se tiendra la réunion; il doit s’y rendre à moins d’avoir une excuse valable, sans quoi il se montre indiscipliné au métier ou hypocrite, sauf s’il est gravement malade et empêché pour cette raison de se joindre aux autres: c’est là une excuse valable, recevable par l’assemblée.

Article troisième – Le Maître ne doit prendre d’Apprenti que s’il est sûr de pouvoir le garder sept ans avec lui, comme je vous dis, pour lui apprendre son métier, ce qui est profitable; un temps plus court, ce qui est évident, n’est utile ni pour lui ni pour le seigneur.

Article quatrième – Le Maître doit bien veiller à ne pas prendre de serf comme Apprenti, ni en engager un par obstination car le seigneur à qui le serf est lié peut venir le chercher où qu’il se trouve; si un serf était pris dans la Loge, cela créerait bien des tracas et il pourrait arriver que l’un ou tous en pâtissent car tous les Maçons doivent demeurer unis.

Si un serf fait partie du métier, attendez-vous à bien des ennuis; pour la paix et donc pour l’honneur, prenez un Apprenti bien né. Dans de vieux écrits, j’ai trouvé que l’Apprenti doit être de bonne naissance et l’on a vu parfois des fils de sang noble pratiquer la Géométrie, ce qui est parfait.

Article cinquième – L’Apprenti doit être de naissance légitime; le Maître ne doit, en aucun cas, prendre un Apprenti qui soit difforme; cela signifie, comme vous pouvez le comprendre que celui-ci doit avoir tous ses membres entiers.

Ce serait une honte pour le métier d’engager un homme bancal ou un boiteux car un homme invalide nuirait au métier. Chacun de vous doit savoir que le métier veut qu’on soit fort; un estropié n’a pas de force, comme vous le savez depuis long­temps.

Article sixième – Le Maître ne doit pas léser le seigneur en lui prenant pour son Apprenti autant que pour ses Compagnons car si eux peuvent être parfaits dans le travail, lui ne le peut, c’est évident. Ce serait donc folie de lui donner un salaire égal à celui des Compagnons. Voilà pourquoi cet article prévoit de donner moins à l’Apprenti qu’aux Compagnons parfaitement instruits. Mais sachez que le Maître peut instruire son Apprenti sur bien des points, si bien que son salaire augmentera avant que son service ne parvienne à son terme.

Article septième – Aucun Maître, agissant par faveur ou par crainte, ne doit vêtir ni nourrir un voleur; iI n’abritera ni un voleur ni l’assassin d’un homme ni celui qui a une mauvaise réputation car cela déshonorerait le métier.

Article huitième – Le Maître a le droit de remplacer un hom­me du métier qui n’est pas aussi bon ouvrier qu’il faudrait et de prendre aussitôt à sa place un homme plus habile car un homme négligent ne peut que nuire au renom du métier.

Article neuvième – Le Maître doit être sage et ferme; qu’il n’entreprenne aucun ouvrage qu’il ne puisse mener à bien; c’est, où qu’il aille, dans l’intérêt du seigneur et dans ce­lui du métier; qu’il assoie les fondations de telle sorte qu’el­les ne se fissurent ni ne s’effondrent.

Article dixième – Dans le métier, un Maître ne doit jamais en évincer un autre mais être avec lui comme frère et sœur. Il ne prendra donc pas à un autre homme l’ouvrage dont il est chargé.

La peine pour ce délit est importante, elle ne pèse pas moins de dix livres, à moins que ne soit trouvé en faute celui qui a commencé l’ouvrage; car personne en Maçonnerie ne peut en évincer un autre à moins que le travail soit compromis; dans ce cas, un Maçon peut demander à reprendre l’ouvrage pour le poursuivre, dans l’intérêt du seigneur.

Celui qui fait les fondations, s’il est un Maçon habile et compétent, sait parfaitement ce qu’il faut pour mener l’ouvrage à bonne fin.

Article onzième – Cet article, je vous le dis, enseigne qu’il est formellement interdit à tout Maçon de travailler de nuit, si ce n’est pour se perfectionner dans la pratique de son art.

Article douzième – Où qu’il soit, tout Maçon s’abstiendra de dénigrer le travail de ses Compagnons s’il veut préserver sa propre réputation; qu’il fasse des éloges honnêtes sur l’ouvrage réalisé grâce au savoir donné par Dieu et qu’il contribue à l’améliorer sans la moindre retenue.

Article treizième – Cet article, que Dieu me sauve, veut que le Maître qui a un Apprenti l’instruise complètement de telle sorte qu’il puisse bien pratiquer le métier, où qu’il aille sous le soleil.

Article quatorzième – Le Maître ne prendra point d’Apprenti à moins d’avoir assez d’ouvrage à faire pour qu’il puisse acquérir, au cours de son service, la pratique du métier.

Article quinzième – L’article quinze est un ami pour le Maître; il lui enseigne qu’aucun homme ne doit se conduire avec fausseté ni laisser ses Compagnons vivre dans le péché, quel­qu’avantage il puisse en retirer, ni souffrir qu’ils fassent de faux serments car il doit avoir le souci de leurs âmes et, s’il y manquait, il déshonorerait le métier et s’exposerait lui-même à un blâme sévère.

STATUTS COMPLÉMENTAIRES

Autres points adoptés par cette assemblée de grands seigneurs et de Maîtres:

Premier point – Celui qui veut connaître et embrasser ce métier doit toujours aimer Dieu et la sainte Église et, qu’il aille par les champs ou par les bois, aimer aussi son Maître et ses Compagnons car c’est ce qu’exige ce métier.

Second point – Le Maçon travaille en semaine, aussi cons­cien­cieu­sement qu’il le peut, pour mériter son salaire pour le jour de congé car celui qui travaille bien mérite d’être récompensé.

Troisième point – L’Apprenti doit demeurer discret sur les conseils de son Maître et de ses Compagnons; il ne parlera à personne des secrets de la chambre et sur ce qu’ils font dans la loge; quoi que tu voies ou entendes, ne le dis à personne, où que tu ailles; les propos de la salle ou même de la tonnelle, mets ton point d’honneur à bien les garder, de peur d’être blâmé et de déshonorer le métier.

Quatrième point – Personne ne doit être traître au métier; il ne doit entretenir aucune erreur contre le métier mais la bannir complètement et il ne doit causer aucun tort ni à son Maître, ni à ses Compagnons et, bien que l’Apprenti puisse être intimidé, il n’en est pas moins soumis à la même loi.

Cinquième point – Quand le Maçon reçoit sa paie du Maître, au tarif fixé, il doit la recevoir humblement; quant au Maître, il doit l’avertir avant midi, s’il ne veut plus de ses services comme il l’a fait jusqu’à présent; il ne peut récriminer contre cet ordre car c’est dans son intérêt s’il a envie de réussir.

Sixième point – Une friction peut survenir entre quelques Maçons ou bien entre tous; par envie ou haine mortelle peuvent naître de grandes discordes. Alors, le Maçon doit, s’il le peut, fixer un jour pour une discussion; ce rendez-vous se fera en fin de journée; pendant les jours de congé, on peut trouver un temps pour cette entrevue de peur qu’en la plaçant un jour ouvrable le travail s’en ressente.

Amenez-les à se réconcilier pour que tous suivent la loi de Dieu.

Septième point – Pour obtenir de Dieu une longue vie, il est prescrit bien clairement que tu ne coucheras pas avec la fem­me de ton Maître ou d’un Compagnon, en aucune façon, ni avec la concubine d’un Compagnon, comme tu ne voudrais pas qu’il couche avec la tienne.

La peine encourue par l’Apprenti, qu’on le sache bien, est de le demeurer sept années du­rant; de grands désordres pourraient en effet naître de ce péché mortel.

Huitième point – Si tu as reçu des responsabilités, reste loyal envers ton Maître, jamais tu ne le regretteras; tu te montreras un intermédiaire sincère entre ton Maître et tes Compagnons; fais vraiment tout ce que tu peux sans distinction car c’est justice.

Neuvième point – Ce neuvième point s’adresse à celui qui est l’intendant de notre maison. Si vous vous trouvez ensemble en chambre, chacun doit servir l’autre avec entrain; les bons Compagnons, sachez-le, seront intendants à tour de rôle, semaine après semaine; ils seront tous intendants et devront se servir les uns les autres aimablement, comme il convient à des frères et des sœurs; jamais personne ne le fera aux frais d’un autre mais tous exerceront cette charge avec la même générosité, comme il se doit.

Veille à payer chacun de ceux qui ont livré des vivres pour éviter des réclamations contre toi ou tes Compagnons; qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, paye-les bien et honnêtement; à ton Compagnon tu feras un compte-rendu exact de tes dépenses afin de ne pas le mettre dans l’embarras et de t’éviter un blâme car lui aussi doit tenir un compte de toutes les marchandises qu’il a acquises, des dépenses que tu as faites, avec le lieu, les circonstances et la destination de chacune.

De tout cela tu dois pouvoir rendre compte quand tes Compagnons le demandent.

Dixième point – Si un Maçon mène une vie dissolue, s’il est malhonnête dans son travail et s’il calomnie sans raison ses Compagnons par de mauvais propos, il peut faire du tort au métier.

S’il agit mal envers vous, ne lui rendez aucun service, ne l’aidez pas dans sa mauvaise conduite, de peur qu’il en résulte des ennuis et des querelles; mais mettez-le en garde immédiatement et contraignez-le par tous les moyens à comparaître où bon vous semble. A la prochaine assemblée, vous l’inviterez à se présenter devant ses Compagnons et, s’il ne se présente pas, il devra quitter le métier: il subira ainsi le châtiment prévu depuis les temps anciens.

Onzième point – Un Maçon connaissant bien son métier, qui voit un Compagnon tailler une pierre et juge qu’il est sur le point de l’abîmer, lui viendra en aide autant qu’il le peut et lui montrera comment faire pour ne pas gâcher l’ouvrage.

Montre-lui comment s’y prendre avec les mots que le Seigneur t’a enseignés; pour l’amour de celui qui se tient là-haut, nourris son amitié de sages paroles.

Douzième point – Là où se tiendra l’assemblée, il y aura des Maîtres et des Compagnons et maints grands seigneurs; il y aura le shérif de la région et aussi le maire de la cité, des chevaliers et des écuyers et aussi des échevins, vous le verrez. Les décisions qui y seront prises s’appliqueront sans exception à quiconque appartient à ce beau et libre métier; s’il y contrevient, il sera emprisonné.

Treizième point – On devra jurer de ne jamais voler et de ne jamais aider un voleur dans ses méfaits ni partager des gains mal acquis, tant pour sa propre fortune que pour celle des siens.

Quatorzième point – On se doit de prêter un serment de loy­auté envers son Maître et ses Compagnons; d’être iné­bran­lable dans sa fidélité à cette ordonnance, partout où que l’on aille, ainsi qu’à son seigneur lige le roi.

Et pour tous les points men­tionnés ci-dessus tu dois être assermenté, et tous doivent faire de même, qu’ils le veuillent ou non.

Chacun sera examiné sur ces points et, s’il est reconnu coupable, il sera recherché, quel qu’il soit, et amené devant l’assemblée.

Quinzième point – Cette ordonnance a été établie par l’assemblée de nobles seigneurs et de Maîtres dont nous avons déjà parlé; elle concerne ceux qui désobéiraient aux dispositions qui y ont été prescrites par de grands seigneurs et des Maçons réunis ensemble.

Si leurs fautes sont rapportées devant l’assemblée et qu’ils refusent de s’en corriger, il leur faudra quitter le métier de Maçon et jurer de ne plus jamais l’exercer et, s’ils refusent de se soumettre, le shérif se saisira d’eux sans délai et les jettera dans un cachot pour le délit qu’ils ont commis; il saisira l’intégralité de leurs biens et leur bétail, au bénéfice du roi et il les laissera en prison aussi longtemps qu’il plaira au roi.

Ordonnance sur l’art de la Géométrie

Il a été décidé qu’une assemblée se tiendrait une fois l’an dans le royaume, en quelque lieu où l’on voudrait, pour corriger éventuellement les défauts de l’art s’il en existait; tous les ans ou tous les trois ans; il faudrait convenir du moment et du lieu du rassemblement pour que les hommes du métiers ainsi que les grands seigneurs puissent y corriger les erreurs signalées.

Là, tous ceux qui appartiennent au métier prêteront serment de respecter ces règlements établis par le roi Athelstan :

« Ces statuts, que j’ai trouvés ici, j’ordonne qu’ils soient appliqués dans tout mon royaume, pour le bien de ma couronne que je détiens par ma dignité ».

Aussi, à chaque assemblée que vous tiendrez, adressez-vous à votre souverain pour solliciter de sa haute grâce d’être avec vous en tout lieu, afin de confirmer les règlements du roi Athelstan qu’il a promulgués pour ce métier avec juste raison.

L’art des Quatre Couronnés

Prions maintenant Dieu, tout-puissant et sa mère immaculée Marie que nous gardions ces articles et ces points à l’exemple des quatre bienheureux martyrs; qui furent bons maçons, sculpteurs et ima­giers. Comme ils étaient des ouvriers d’excellence, l’empereur les tint en grande affection; il voulut d’eux une statue à laquelle on rendrait un culte en son honneur; il faisait faire en son temps de telles idoles pour détourner le peuple de la loi du Christ.

Mais ils demeurèrent inébranlables dans leur fidélité à la loi du Christ ainsi qu’à leur métier sans le moindre compromis; ils adoraient Dieu et ses commandements, et restaient loyalement à son service.

En ce temps-là, ils se montrèrent être des hommes de vérité, vivant dans le respect de la loi de Dieu; ils ne voulurent pas fabriquer d’idoles, quel que fût le profit à en retirer, ni les adorer comme leurs Dieux car ils se refusaient à renier leur foi.

L’empereur les fit saisir et jeter dans un cachot; plus ils furent punis, plus ils se réjouirent de la grâce reçue du Christ; alors, ne voyant rien d’autre à faire, il (l’empereur) ordonna de les mettre à mort.

Si vous voulez en savoir plus sur la vie des Quatre Couronnés, vous pourrez trouver leurs noms dans le livre de la légende des saints. Ils sont fêtés le huitième jour après Hal­­lo­ween.

Écou­tez maintenant ce que j’ai lu: bien des années après le grand déluge de Noé, on bâtit la tour de Babylone (Babel), solide ouvrage de pierre et de chaux, comme on n’en avait jamais vu auparavant: elle était si longue et si large que son ombre, à midi, avait sept miles de long.

C’est le roi Nabuchodonosor qui la fit cons­truire, pour la protection des hommes, s’il survenait un nouveau déluge; leur orgueil et leur vantardise fut toutefois la cause de la fin de l’entreprise: leurs langues furent divisées par un ange et ils ne purent plus se comprendre les uns des autres.

De nombreuses années plus tard, le noble clerc Euclide enseigna l’Art de la Géométrie et il enseigna aussi, en ce temps-là, divers autres métiers; par la grâce du Christ céleste il fut le fondateur des sept Sciences:

La Grammaire est, ma foi, la première,

La Dialectique, par Dieu, est la seconde,

La Rhétorique est, sans nul doute, la troisième,

La Musique est, je vous le dis, la quatrième,

L’Astronomie est, par ma barbe, la cinquième,

L’Arithmétique est, n’en doutons pas, la sixième,

La Géométrie, la septième, clôt la liste.

La Grammaire est, en vérité, la racine pour qui s’instruit par la lecture; mais le savoir-faire est supérieur ainsi que le fruit de l’arbre vaut plus que la racine; la Rhétorique apporte un langage soigné et la Musique est un chant suave; l’Astronomie dénombre, mon cher Frère, et l’Arithmétique établit qu’une chose est égale à une autre; la Géométrie, qui est la sep­tième Science, permet de séparer le vrai du faux. Ce sont là les sept Sciences, dont l’usage conduit au ciel.

Maintenant, mes chers enfants, soyez pleins de bon sens; je vous enjoins de ne pas être envieux, de vous appliquer à bien juger et à bien vous conduire, où que vous alliez. Je vous prie d’être bien attentifs car il faut que vous connaissiez ces règles et bien d’autres encore que celles qui sont notées ici.

Si le bon sens te manque, prie Dieu de t’en faire don car, ainsi que le Christ nous l’enseigne, la sainte Église est la maison de Dieu, elle n’est bâtie que pour y prier, comme le dit le livre; c’est là que l’on doit se réunir pour prier et se repentir de ses péchés.

Veille à ne pas être en retard à l’Eglise, ni de plaisanter à sa porte; quand tu t’y rends, pense bien, à tout instant, de jour comme de nuit, à adorer Dieu de tout ton coeur et de toute ta force. A la porte de l’Eglise, quand tu viendras, prends un peu d’eau bénite, car chaque goutte qui te touche, sois en sûr, efface un péché véniel. Mais d’abord tu dois ôter ton capuchon, pour l’a­mour de Dieu qui est mort sur la croix.

A l’intérieur de l’E­glise, dès que tu y es, tourne ton cœur vers le Christ; lève les yeux vers la croix, agenouille-toi à deux genoux, prie que tu puisses œuvrer selon la loi de la sainte Église, respecter les dix commandements que Dieu don­na à tous les hommes et prie-le, à voix douce, de te garder des sept péchés afin que tu sois, dans cette vie, à l’abri des tracas et des querelles; demande lui encore la grâce de t’accorder une place au paradis.

Dans l’Eglise, ne prononce pas de paro­les insensées, de propos lubriques et grossiers, abandonne toute pensée frivole, dis un Pater Noster ou un Ave; veille à ne pas faire de bruit mais demeure en prière et si tu ne veux pas prier, n’en empêche pas les autres.

Ne te tiens ni assis, ni debout mais agenouille-toi par terre et, quand on lira l’Évangile, lève-toi sans t’appuyer au mur et signe-toi si tu sais le faire; quand le Gloria Tibi commence et quand l’Évangile est terminé, tu peux de nouveau t’agenouiller, sur tes deux genoux, pour l’amour de Dieu qui nous sauva.

Et quand vous entendrez sonner la cloche qui annonce le saint sacrement, agenouillez-vous tous, jeunes et vieux, levez au ciel vos deux mains et dites, à voix basse et sans faire de bruit :

“Seigneur Jésus, sois le bienvenu sous l’aspect du pain, par ton saint nom, protège-moi du péché et de la honte, accorde-moi l’absolution et la communion et un sincère repentir du péché afin que je ne meure pas, Seigneur, dans cet état.”

“Toi qui es né d’une vierge, fais que jamais je ne me perde et, quand je m’en irai, accorde-moi un bonheur sans fin.”

“Amen! Amen! Ainsi soit-il!”

“Et vous, douce Dame, priez pour moi”.

Voilà ce que tu dois dire, entre autres choses, quand tu t’agenouilles devant le saint Sacrement; si tu cherches ton bien, n’épargne rien pour adorer Celui qui a tout créé; car celui qui l’a approché ne peut qu’être heureux et nul ne peut en mesurer le prix; cette vue fait tant de bien, comme le dit Saint Augustin, que le jour où tu vois le corps du Christ, tu es assuré de multiples bienfaits: tu mangeras et boiras selon tes besoins sans jamais manquer de rien.

Dieu te pardonnera tes jurons et tes injures; tu ne subiras pas une mort subite, tu ne perdras pas la vue et cha­que pas que tu feras pour contempler cette sainte vision sera compté en ta faveur quand tu en auras grand besoin; ce messager qu’est l’ange Gabriel en tiendra le juste compte.

Suite à cela, je pourrais te dire d’autres vertus dues à la messe; viens donc à l’Eglise chaque jour entendre la messe, si tu peux; si tu ne peux pas y assister, à l’endroit où tu travailles, quand tu entends sonner la messe, prie Dieu, dans le silence de ton cœur afin de t’unir au service que l’on célèbre.

Je te donnerai encore d’autres conseils pour enseigner aux Compagnons. Quand tu te présentes à un seigneur, dans une salle, un appartement ou à table, tu dois ôter ton capuchon ou ton chapeau avant de te placer près de lui; tu dois t’incliner devant ce seigneur deux ou trois fois en fléchissant le genou droit, c’est ainsi que tu te feras estimer; ne remets pas ton chapeau ou ton capuchon tant qu’on ne te l’aura pas dit; tout le temps que tu parles avec lui, lève le menton de façon honnête et courtoise; ainsi que le livre le dit, regarde-le avec respect.

Tiens tranquilles tes pieds et tes mains sans te gratter ni te dandiner; attends d’être seul pour te moucher ou cracher et si tu veux être avisé et discret, tu ressentiras le besoin de bien te conduire.

Quand tu entres dans la salle, parmi des gens bien nés, distingués et courtois, n’affiche pas trop d’importance de toi-même, de ta naissance ou de ton savoir en voulant t’asseoir ou t’appuyer, ce ne serait pas bien. Ne te laisse pas aller dans ton maintien, les belles manières font croire à une bonne con­­dition.

Quels que soient le père et la mère, bel est l’enfant qui se conduit bien; en salle, en chambre, où que tu ailles, c’est le maintien qui fait l’homme; fais attention à saluer les gens selon leur condition ; ne les salue pas à la file à moins de bien les connaître.

Lorsque tu es assis à table, mange ta viande proprement; tu dois avoir les mains propres, un couteau tranchant et bien aiguisé et coupe ton pain en fonction de la viande que tu peux manger; si ton voisin est un hom­me d’un rang supérieur au tien, laisse-le se servir en viande avant toi.

Ne cherche pas à prendre le meilleur morceau, même si c’est celui que tu préfères; évite de te salir les mains pour ne pas salir ta serviette; ne t’en sers pas pour te moucher et ne te cure pas les dents à table; ne plonge pas avidement tes lèvres dans la coupe, malgré ton envie de boire, cela te ferait larmoyer, ce qui serait inconvenant.

Veille à ne pas avoir la bouche pleine quand tu te mets à boire ou à parler et, si tu vois un homme qui boit du vin ou de la bière tout en écoutant tes propos, cesse de parler; qu’il boive du vin ou de la bière, veille à n’offenser quiconque, si bien parti qu’il soit; veille à n’offenser ni à médire de personne si tu veux être respecté, car tu pourrais prononcer des mots qui te mettraient mal à l’aise ; retiens ton poing dans ta main fermée pour ne pas avoir à dire “Si j’avais su!”.

Dans un salon, parmi les belles dames, tiens ta langue et regarde; ne ris pas aux éclats, sois décent et ne va pas répéter tout ce que tu entends; ne cherche pas à te vanter par fanfaronnade car cela peut te discréditer.

Quand tu rencontres un homme de bien, ôte ton chapeau ou ton capuchon; à l’Eglise, au marché ou à la porte, salue-le selon son rang; si tu marches avec un homme d’un rang supérieur au tien, reste en retrait d’une épaule, c’est l’usage; tais-toi lorsqu’il parle, parle quand il a fini, sois discret dans tes propos et fais bien attention à ce que tu vas dire; ne l’interromps pas dans son discours, s’il boit du vin ou de la bière.

Que le Christ, dans sa grande bonté, vous donne l’esprit et le temps nécessaires pour lire et comprendre le livre et mériter le ciel en récompense.

Amen! Amen! Ainsi soit-il!